signature Odette Camp

Jean CASSOU

Paris, le 17 février 1981

jean Cassou

Odette Camp et Jean Cassou

« Je me souviens du plaisir que j'avais éprouvé en découvrant, lors de l'exposition Milosz [B.N., mai 1977], l'art délicat et profondément sensible de Madame Odette Camp. Un vrai Paris, avec ses intimités et ses secrets, y avait trouvé sa place. Je souhaite beaucoup que tout ceci soit reconnu et mis en valeur. »

 

Jean-Claude GUERRERO

Clermont-Ferrand, janvier 2014

Les arbres d’Odette Camp, encres de Chine :

 

Odette CAMP ne représente pas un arbre ou une souche morte, elle fait naître puis croître une figure graphique. Cette figure semble vouloir prendre ses distances avec le masque figé des apparences. Le geste dynamique et maîtrisé de l’artiste n’imite pas le visible mais rend visible des énergies en oeuvre. La ligne, par ses qualités, imprime dans ces figures ces énergies du vivant. Elle varie entre dessin, souvent tourmenté et fouillé, écriture calligraphiée, dense puis aérienne, et sismographie variant ses oscillations. Elle témoigne surtout de l’activité de la main, associant étroitement la présence subjective de l’artiste à la figuration.

 

Ces figures dessinées révèlent l’arbre non pas en tant que forme, mais en tant que force. La figure de l’arbre est celle d’une structure qui construit le langage de la vie. Il ne s’agit pas d’établir un rapport de similitude avec le monde des apparences mais de suggérer les manifestations du vivant : les forces de plissement, les forces entropiques, les forces de croissance, celles qui irriguent et façonnent la ramification en un réseau dont la structure biologique est similaire à certains organes du corps. Notons, en effet, les aspects anthropomorphes de certaines figures dessinées, c'est-à-dire les projections, par l’artiste, de la figure de l’homme sur celle du végétal. Ces figures végétales, à l’instar du corps, ne sont pas forme, mais formation. Elles naissent d’une gestation graphique dont l’artiste semble être la spectatrice privilégiée. Une figure graphique advient graduellement, d’une perception subjective à l’épreuve d’un acte graphique. Les moyens plastiques, l’outil et le support, la portent également en germe.

La vision de l’artiste souligne l’analogie structurelle du corps et du végétal. La pluie ne forme pas les seuls traits d’union entre le sol et les cieux nous dit Francis Ponge. Effectivement, le corps et l’arbre, sont ces figures totémiques qui relient par essence deux mondes auxquels ils se nourrissent, la terre placentaire et le ciel amniotique.

La plupart des figures végétales suggèrent des gisants. Ces derniers s’apparentent aux vanités, genre moral par excellence dans la tradition des peintures allégoriques, et nous rappellent sur le mode de la métaphore, la fragilité, le caractère transitoire, impermanent ou fugace des choses de ce monde ; peut-être pouvons-nous voir dans les stigmates de ces figures végétales le destin de l’humanité : avènement et agonie, mort et rédemption.

Cependant, ces images échappent au discursif au profit de l’expérience graphique qui semble se raconter elle-même ; elles livrent donc une double temporalité, celle de leur propre genèse et celle, allégorique, des vanités. De même, l’artiste n’est plus celle qui fait, mais celle par qui la figure graphique se fait ; Par son intercession émerge l’irrationnel d’une figure irrecommençable et indécidable, libérée de la tyrannie des apparences, et née d’une gestuelle qui assume sa part d’automatisme.

Par cette expérience graphique et intime, une artiste questionne son rapport à la nature, la nature en elle, la nature hors d’elle et la nature en œuvre au travers d’elle. La figure graphique, microcosme végétal, exprime cette investigation silencieuse.

 

 

Jean-Claude Guerrero